Portrait de Brahms
            Huile ° Priya
 

Second chapitre

Lorsque j'eus réuni une feuille d'aquarelle, mes pinceaux et quelques couleurs, je sentis très vite ma main se raidir, devenant à tel point insensible qu'on eût pu y piquer une aiguille sans que j'en ressentisse la moindre douleur. C'est à peine si j'éprouvais quelques picotements au bout des doigts.
Marc Chagall commença alors son oeuvre, remuant allègrement mes peintures avant de se lancer à l'assaut de la surface blanche qu'il macula de taches multicolores. Ma main voyageait sur la feuille ne me laissant pas intervenir. Le geste était franc, vigoureux et précis.
Je relate la suite de ceci dans mon dialogue avec Chagall. Je passerai donc ici le déroulement de cette rencontre mémorable.

Lors de mes séances de peinture avec Chagall, concentration et silence étaient les maîtres mots de nos rencontres. Que Chagall fut avare de paroles ne m'étonna point. Il était, paraît-il, déjà coutumier du fait de son "vivant"!
Mais le Maître de Vitebsk ne fut pas le seul à venir " hanter " mes peintures. Un jour, alors que j'esquissais le portrait d'une fillette vêtue d'une robe de dentelles, une force inconnue me pris hardiment la main. Je décidai de laisser faire...

En peu de temps, jaillit sur ma toile une gerbe de couleurs flamboyantes. Un ciel torturé, en lutte avec un océan tumultueux émergea bientôt de cette explosion de couleurs. On aurait dit un fantastique déchaînement des forces de la nature. Et de l'enfant à la robe de dentelle, il ne restait rien ! Elle venait d'être engloutie par un déluge de couleurs!
Une heure après, mon pinceau retomba vivement de mes mains, comme à chaque fois. La peinture était achevée, mais cela ne ressemblait pas à du Chagall.
Curieuse de savoir qui avait guidé ma main,  je posai mentalement la question à mon visiteur afin de connaître son identité.

-Tu ne devines pas? me répondit-on en français mais avec une pointe d'accent hollandais.
Je sus en un éclair de qui il s'agissait. Cette voix mi française, mi flamande était celle de Vincent Van Gogh, j'en étais quasi sûre. Et c'était un des artistes que j'admirais le plus au monde! J'en étais toute remuée.

Ignorant ma surprise, le peintre me souffla sans attendre le titre de son oeuvre : " Et que la lumière fût ".
Le peintre était venu jusqu'à moi pour me faire partager sa vision de la création du monde. J'avais sous les yeux la représentation du big-bang initial de notre univers, vu par Vincent Van Gogh !
Le tableau était étonnant et jamais je n'eus été capable de réaliser, ni aussi bien, ni aussi vite, une oeuvre de la sorte.
La réalisation de ce tableau avait épuisé toute mon énergie car le peintre avait puisé à fond dans mes ressources. Mais j'étais néanmoins follement heureuse de ce que nous venions de réaliser ensemble.

* * *

Voici un autre épisode de ma "carrière de peintre inspirée par l'Au-delà.
Un soir, notre professeur nous demanda de réaliser le portrait d'une jeune femme japonaise engagée récemment comme modèle. Toute la classe se mit donc à l'oeuvre d'arrache-pied. Au bout d'une heure, j'en avais terminé l'ébauche... et toute seule s'il vous plaît!

Dès que mon tableau fut un peu plus avancé, le professeur me conseilla de le présenter au concours de fin d'année qui approchait à grands pas. Le tableau lui plaisait en effet beaucoup. Il me vaudrait certainement une excellente note. En tout cas, c'est ce qu'il estimait.
Après la classe, j'emportai l'oeuvre chez moi, afin de l'encadrer, prenant mille et une précautions pour ne pas l'abîmer car la peinture n'était pas encore tout à fait sèche.

Le lendemain, alors que je m'appliquais au séchage, une voix vint soudain  m'intimer d'un ton péremptoire d'aller chercher un chiffon!
Que me voulait-on encore ? Etait-ce la demi nudité de cette femme, pourtant nullement impudique à mes yeux, qui troublait l'Au-delà ?
Comme souvent, je me soumis à l'injonction. Je sortis un carré d'étoffe d'une armoire et revins vers ma japonaise.

- Frotte juste le côté gauche de la toile, me susurra la voix. Ne touche surtout pas  au personnage.

Je m'exécutai. Après tout, on verrait bien. Un instant plus tard, stupéfaction !
Le frottement venait de laisser apparaître  l'esquisse laiteuse d'un visage, qui ressemblait à s'y méprendre au visage du Christ tel que je l'avais déjà reçu en vision.
Comment ce visage était-il apparu? Mystère. Et il me fut impossible de le demander à mon visiteur car il avait profité de ma surprise pour s'éclipser. C'est alors que je réalisais ce qui venait d'arriver. Qu'allait dire mon professeur de cette ajout de toute dernière minute et pour le moins insolite ? Je préférais ne pas y penser...

Heureusement, tout se passa bien. Mon professeur ne fit aucun commentaire sur cette ajoute. Bien que perplexe face à la plupart de mes tableaux, il ne faisait d'habitude aucun commentaire.
Un soir, il m'avoua  pourtant :

- Alors vous, vous m'étonnerez toujours. Mais j'apprécie votre talent et votre originalité et suis sûr que tous deux porteront leurs fruits."

En tout cas, le jury du concours apprécia  ma "japonaise christique" car il la couronna en lui octroyant une excellente note!

* * *

Un autre soir, alors que j'étais en train de lire paisiblement dans mon petit salon s'insinua dans mon oreille un long solo de violon de style classique. Cet air ne me disait rien, mais on ne peut pas tout connaître. Peut-être s'agissait-il tout simplement d'une musique descendue des sphères célestes ? Mais subitement, suite à l'écoute de cette mélodie, me vint une forte envie de peindre.

Ne pouvant y résister, je me jetai littéralement sur mon chevalet et me mis au travail. La musique s'arrêta, tandis que ma main se raidissait déjà et plongeait dans mes pots de peinture. Se dégagea rapidement un fond pastel multicolore, puis le coup de pinceau s'affina et ma main exécuta le contour et les traits d'un visage.
Peu de temps après, l'oeuvre était déjà achevée. L'entité qui avait guidé ma main s'en alla, sans me donner aucune explication concernant cette peinture. Je ne savais donc ni qui m'avait aidée, ni qui était le personnage représenté.

Par un curieux "hasard", alors que je faisais des courses en ville quelques semaines plus tard, j'en profitai pour passer chez un bouquiniste car, comme chacun sait, j'adore lire et farfouiller dans les bouquins. A peine entrée dans la boutique, je me sentis comme aimantée par une revue musicale posée devant moi. Je m'en emparai donc et la feuilletai rapidement, me demandant ce qu'elle pouvait bien renfermer de si précieux. C'est alors que je tombai pile, au détour d'une page, sur la réplique quasi exacte du visage de mon tableau, mais en plus jeune.
La notice indiquait qu'il s'agissait d'un portrait de Brahms!
Et quel n'est pas mon étonnement quand, par la suite je reconnus sur une minicassette du musicien le fameux solo d'archet !
Brahms savait-il peindre? Je l'ignore. En tout cas, je n'ai jamais su qui avait réalisé ce portrait à travers moi.

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