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Un ami de toujours
André
aimait le parler franc et direct, les conversations pétillantes,
éclairées et détestait les badinages. Puits de savoir inépuisable, il me
subjugua d'emblée par l'extraordinaire étendue de ses connaissances. Bâti comme
un roc, toujours tiré à quatre épingles, André arpentait la vie d'un pas
droit et assuré, sachant parfaitement où sa marche décidée le conduisait. Et
rien n'eut pu le faire dévier de sa route quand il
avait décidé d'un itinéraire. Il pouvait
néanmoins se montrer très divertissant, émaillant nos conversations
sérieuses d'anecdotes et d'humour raffiné. Parfois, quand une conversation ne l'intéressait que trop peu, il attendait, tapi comme un chat, que le sujet bifurque et prît une tournure plus en mesure avec ses intérêts. Il s'y engouffrait alors avec la fougue du félin, pourfendant idées fausses et préjugés de sa dialectique griffue, la relevant de son autorité incontestable dans la plupart des matières abordées. Et quand il tenait enfin l'auditoire à sa merci, que son public d'un jour était suspendu à ses lèvres, il rompait net le fil de sa démonstration, lui assénant une de ces boutades fines et savoureuses dont lui seul avait le secret ! S'éclairait alors dans la prunelle de ses yeux bleus couleur d'été, une indicible lueur de malice, et s'ébauchait sur ses lèvres l'arc triomphant d'un sourire à peine dissimulé. André Gérard était aussi un homme plein d'attention et quand il me rendait visite, il ne venait jamais les mains vides. Le plus souvent celles-ci étaient chargées d'une boîte de délicieux chocolat. Il connaissait mes péchés mignons ! La
première fois que j'eus le bonheur de le rencontrer, c'était aux "Amis de
l'Orient". C'était un petit groupe d'âge et de condition hétéroclite féru
d'Egypte et d'ésotérisme qui se
réunissait à Bruxelles dans un grand appartement vétuste transformé pour
la circonstance en salle de conférence. Cet antre
obscur, mystico-philosophique, que je ne fréquentais qu'à des moments
perdus, étant tenu par une certaine Madame Lucia, une femme d'allure classique, rondelette, active et généreuse. Nous nous
vîmes donc un soir, au cours d'une conférence qu'il donnait sur
la signification des nombres kabbalistiques. Dressé de
toute sa hauteur devant un auditoire attentif, son allure, sa voix, son
aplomb et sa virtuosité oratoire me plurent dès les premiers instants.
Mais plus encore, c'est son art d'aller droit au coeur des choses, et
non de les effleurer d'une simple touche intellectuelle qui emporta ma
totale adhésion à son égard. A l'époque des anciens occupants de la maison, on devait probablement utiliser cette pièce comme salle d'attente, d'où ce bruit confus de voix que j'avais entendu... En tous cas, sans le vouloir, je venais de faire une fameuse démonstration de voyance à travers le passé ! Mais revenons à mon récit. Le déclic s'étant produit instantanément entre André et moi, nous devînmes vite d'excellents amis. Lui était de la génération précédente à la mienne. Une vingtaine d'années nous séparait. Ce qui lui permis d'emblée de me considérer comme la fille qu'il regrettait n'avoir jamais eue. Divorcé, il cohabitait avec une jeune femme qui préférait garder une franche distance avec son entourage à lui. Ce qui n'avait jamais empêché mon ami de choisir ses relations comme il l'entendait et de mener sa vie à sa guise. Un jour, il m'affirma déceler dans certains traits de mon visage un petit air égyptien. Ceci bien avant que je ne lui raconte mes aventures égyptiennes. C'est lui qui le premier me mis en garde contre une implication excessive de mes sentiments vis-à-vis des problèmes d'autrui. En contact régulier avec des personnes qui me confiaient leur infortune, j'avais en effet parfois tendance d'absorber celle-ci comme le ferait une éponge. - Les médiums sont fragiles par nature, me disait-il. L'on se doit de tracer une frontière absolue entre sa vie privée et les contacts professionnels. Il y va de notre santé physique comme de notre équilibre psychique. Je considère ce don comme un cadeau de la vie, comme une pierre précieuse. Il nous faut le respecter et en prendre bien soin. André Gérard comparait la clairvoyance au don des langues, de la musique ou des mathématiques. La différence était d'ordre déontologique. L'engagement moral du médium vis à vis des consultants ou des personnes qui s'en remettaient à eux, devait être sans faille. Et André n'avait de pires paroles que pour ceux qui exerçaient leur don uniquement pour se remplir les poches, sans aucun souci de vérité. Tous
les médiums sont différents. Et André avait lui aussi des dons bien spécifiques. Contrairement à moi, il
voyait assez facilement les devas de la nature : gnomes, elfes, farfadets
et autres esprits nains du monde subtil. Parfois,
il me signalait leur présence aux bords des routes. Ils les voyaient en
effet parfois plantés devant certains panneaux de signalisation ou à
l'angle des
carrefours stratégiques, comme s'ils voulaient le prévenir d'un danger. Un jour, il me confia d'un air détaché mais où je sentais poindre un soupçon de regret, que mon père pouvait être fier de moi car j'étais quelqu'un de bien. En réalité je savais qu'il voulait dire : " si j'avais eu la chance d'être ton père, j'aurais été fier de toi ! Sa seule pudeur l'empêchait de me l'avouer aussi net. C'est vrai que je trouvais chez lui cette présence paternelle, chaude et réconfortante, qui n'avait pas toujours été au rendez-vous durant mon enfance. De mon côté, je lui apportais ce brin de fraîcheur, de gaieté, de bonne humeur, d'enthousiasme, qu'il attendait. J'insufflais, comme il disait, une note de fraîcheur dans son existence et j'étais comme une sorte de récréation dans la demi grisaille de ses jours. Page suivante
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