FRANCE LECTURE
 

 

 

 

     

 

 

 
   

 

   
       


 


 

 

 

 

 

 

 

 






 

  Un ami de toujours
 
 André, Emir et Madame Lucia


D
ans la mouvance de mes relations, je fis un jour la connaissance d'un homme remarquable, à tel point attachant, qu'il mérite haut la main sa place parmi ces pages. Dès le début de notre rencontre, je sus qu'une immense et florissante amitié allait s'épanouir entre ce quinquagénaire d'allure princière et moi-même. Cet homme s'appelait André Gérard...
 

André aimait le parler franc et direct, les conversations pétillantes, éclairées et détestait les badinages. Puits de savoir inépuisable, il me subjugua d'emblée par l'extraordinaire étendue de ses connaissances.
Le domaine de l'occulte l'intéressait tout particulièrement, que ce soit le symbolisme religieux, la magie ancestrale, les mystères de la kabbale, la franc-maçonnerie, le spiritisme, la théosophie, la parapsychologie mais aussi l'Egypte, la numérologie, le Yi-king, le Tarot et bien d'autres sujets encore.
En plus, André était médium, lui aussi. Mais un médium qui ne faisait pas l'étalage de ses dons et qui n'a jamais voulu les exercer de manière professionnelle. Coutelier de profession, il exerça ce métier avec entrain jusqu'à la fin de sa vie. Cette passion ne datait d'ailleurs pas d'hier. Enfant déjà, il avait une fascination pour les armes blanches et grâce à ses dons de voyance, il apprit qu'il avait toujours côtoyé un métier en rapport avec les armes, et ce aussi loin que sa mémoire des vies antérieures le portât.

Bâti comme un roc, toujours tiré à quatre épingles, André arpentait la vie d'un pas droit et assuré, sachant parfaitement où sa marche décidée le conduisait. Et rien n'eut pu le faire dévier de sa route quand il avait décidé d'un itinéraire. Il pouvait néanmoins se montrer très divertissant, émaillant nos conversations sérieuses d'anecdotes et d'humour raffiné.
Bien qu'averti très tôt des pièges de l'existence, il ne prenait celle-ci trop au sérieux et aimait en parler avec détachement et légèreté. En somme, pour lui, la vie n'était rien de plus qu'une simple étape de croissance, charriant son lot d'épisodes tantôt insignifiants, tantôt heureux, parfois tragiques.

Parfois, quand une conversation ne l'intéressait que trop peu, il attendait, tapi comme un chat, que le sujet bifurque et prît une tournure plus en mesure avec ses intérêts. Il s'y engouffrait alors avec la fougue du félin, pourfendant idées fausses et préjugés de sa dialectique griffue, la relevant de son autorité incontestable dans la plupart des matières abordées. Et quand il tenait enfin l'auditoire à sa merci, que son public d'un jour était suspendu à ses lèvres, il rompait net le fil de sa démonstration, lui assénant une de ces boutades fines et savoureuses dont lui seul avait le secret !
S'éclairait alors dans la prunelle de ses yeux bleus couleur d'été, une indicible lueur de malice, et s'ébauchait sur ses lèvres l'arc triomphant d'un sourire à peine dissimulé.

André Gérard était aussi un homme plein d'attention et quand il me rendait visite, il ne venait jamais les mains vides. Le plus souvent celles-ci étaient chargées d'une boîte de délicieux chocolat. Il connaissait mes péchés mignons !

La première fois que j'eus le bonheur de le rencontrer, c'était aux "Amis de l'Orient". C'était un petit groupe d'âge et de condition hétéroclite féru d'Egypte et d'ésotérisme qui se réunissait à Bruxelles dans un grand appartement vétuste transformé pour la circonstance en salle de conférence. Cet antre obscur, mystico-philosophique, que je ne fréquentais qu'à des moments perdus, étant tenu par une certaine Madame Lucia, une femme d'allure classique, rondelette, active et généreuse.
Cette charmante personne me connaissait de longue date, appréciait mes dons et rêvait depuis toujours de me présenter à André Gérard. Son grand dada à elle étant de rassembler des médiums tous azimuts afin de les entendre discourir en sa présence. Madame Lucia lui avait parlé de moi avec éloges. Et André, alléché par de telles louanges, attendait avec impatience de me rencontrer.

Nous nous vîmes donc un soir, au cours d'une conférence qu'il donnait sur la signification des nombres kabbalistiques. Dressé de toute sa hauteur devant un auditoire attentif, son allure, sa voix, son aplomb et sa virtuosité oratoire me plurent dès les premiers instants. Mais plus encore, c'est son art d'aller droit au coeur des choses, et non de les effleurer d'une simple touche intellectuelle qui emporta ma totale adhésion à son égard.

Avant de poursuivre mon récit, me vient à la mémoire un fait étrange survenu aux Amis de l'Orient qui mérite peut-être d'être relaté ici. Lors d'une autre réunion, je m'étais enquis de l'endroit des toilettes auprès de Madame Lucia. Elle m'indiqua le premier étage, juste en face de l'escalier. Je ne pouvais pas me tromper.

Arrivée en haut des marches, voilà que je me retrouve devant une porte ancienne à double battant. Fleurs et grappes de raisin stylisées ornaient des vitres dépolies teintées de jaune. La bâtisse était ancienne. C'était une maison de maître, spacieuse et cossue, style art nouveau. Cette porte n'attira donc pas mon attention de prime abord. Elle était ici parfaitement à sa place, dans cette demeure de début de siècle. Je m'apprêtais donc à tourner la poignée de cette porte ancienne quand, soudain, des voix me parvinrent de derrière celle-ci. Ce ne peut être les toilettes me dis-je, ou alors il y a foule !
Je monte une nouvelle volée d'escaliers, fais le tour du couloir, mais ne trouve que trois ou quatre portes closes : les chambres probablement. Intriguée, je redescends. Madame Lucia était en pleine conversation avec André. Je les interromps un instant, leur faisant part de ma recherche infructueuse des toilettes et des voix qui fusaient à l'étage. Ne comprenant rien à mon explication ni à cette histoire de double porte, ils m'entraînent tous deux par le bras pour voir ce qu'il en est et nous montons tous les trois.
Arrivés en haut, je tombe presque à la renverse : la porte vernie à double battants à disparu ! A sa place, je vois une simple porte, d'un modèle courant, et peinte en blanc !

Entre-temps, Emir, le mari de Madame Lucia, est venu se joindre à nous. Je déroule à nouveau mon aventure : la double porte, les voix, etc. C'est alors qu'il m'apprend qu'une vingtaine d'années plus tôt, lorsqu'ils ont emménagé, ils ont effectivement ôté à cet endroit une double porte conforme à ma description. D'ailleurs, elle se trouve toujours remisée à la cave !
A l'époque des anciens occupants de la maison, on devait probablement utiliser cette pièce comme salle d'attente, d'où ce bruit confus de voix que j'avais entendu...
En tous cas, sans le vouloir, je venais de faire une fameuse démonstration de voyance à travers le passé !

Mais revenons à mon récit.
Le déclic s'étant produit instantanément entre André et moi, nous devînmes vite d'excellents amis. Lui était de la génération précédente à la mienne. Une vingtaine d'années nous séparait. Ce qui lui permis d'emblée de me considérer comme la fille qu'il regrettait n'avoir jamais eue.
Divorcé, il cohabitait avec une jeune femme qui préférait garder une franche distance avec son entourage à lui. Ce qui n'avait jamais empêché mon ami de choisir ses relations comme il l'entendait et de mener sa vie à sa guise.

Un jour, il m'affirma déceler dans certains traits de mon visage un petit air égyptien. Ceci bien avant que je ne lui raconte mes aventures égyptiennes.
C'est lui qui le premier me mis en garde contre une implication excessive de mes sentiments vis-à-vis des problèmes d'autrui. En contact régulier avec des personnes qui me confiaient leur infortune, j'avais en effet parfois tendance d'absorber celle-ci comme le ferait une éponge.

- Les médiums sont fragiles par nature, me disait-il. L'on se doit de tracer une frontière absolue entre sa vie privée et les contacts professionnels. Il y va de notre santé physique comme de notre équilibre psychique. Je considère ce don comme un cadeau de la vie, comme une pierre précieuse. Il nous faut le respecter et en prendre bien soin.

André Gérard comparait la clairvoyance au don des langues, de la musique ou des mathématiques. La différence était d'ordre déontologique. L'engagement moral du médium vis à vis des consultants ou des personnes qui s'en remettaient à eux, devait être sans faille. Et André n'avait de pires paroles que pour ceux qui exerçaient leur don uniquement pour se remplir les poches, sans aucun souci de vérité.

Tous les médiums sont différents. Et André avait lui aussi des dons bien spécifiques. Contrairement à moi, il voyait assez facilement les devas de la nature : gnomes, elfes, farfadets et autres esprits nains du monde subtil. Parfois, il me signalait leur présence aux bords des routes. Ils les voyaient en effet parfois plantés devant certains panneaux de signalisation ou à l'angle des carrefours stratégiques, comme s'ils voulaient le prévenir d'un danger.
André tenait toujours compte de leurs avertissements. Quand un de ces lutins lui apparaissaient, il levait le pied de l'accélérateur et redoublait d'attention.

Un jour, il me confia d'un air détaché mais où je sentais poindre un soupçon de regret, que mon père pouvait être fier de moi car j'étais quelqu'un de bien. En réalité je savais qu'il voulait dire : " si j'avais eu la chance d'être ton père, j'aurais été fier de toi !
Sa seule pudeur l'empêchait de me l'avouer aussi net.
C'est vrai que je trouvais chez lui cette présence paternelle, chaude et réconfortante, qui n'avait pas toujours été au rendez-vous durant mon enfance. De mon côté, je lui apportais ce brin de fraîcheur, de gaieté, de bonne humeur, d'enthousiasme, qu'il attendait. J'insufflais, comme il disait, une note de fraîcheur dans son existence et j'étais comme une sorte de récréation dans la demi grisaille de ses jours.

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