Je me
disais qu'au moins, maintenant, il devait être heureux, là-bas, au
paradis des peintres, enfin libéré de ses démons et des conditions
précaires qui l'avaient poursuivi toute sa vie. Maintenant, il devait
caracoler joyeusement à travers les champs de l'astral les pinceaux à la
main et le coeur tendu vers les sphères étoilées qu'il imaginait de son
vivant.
Un soir,
alors que je venais juste de me mettre au lit, me vint l'idée de lui adresser en pensée un petit bouquet de fleurs :
miscellanées de roses, d'iris, de tournesols, de tulipes hollandaises...
Comme ça, juste pour le plaisir de lui témoigner un peu de ma sympathie.
A peine venais-je d'éteindre ma table de chevet que le peintre fit
irruption devant mes yeux ahuris. Je ne puis dire de quel type de matérialisation
il s'agissait mais j'eus l'impression de le voir comme en hologramme. En
tout cas, il était là
devant moi, bien visible, auréolé d'une douce aura vert clair,
légèrement trouble.
Probablement avait-il capté mes pensées et venait-il y répondre à sa façon !
En guise d'accueil, il traça dans les airs, d'un geste vif du bras, un
large cercle à l'arrondi parfait. Ce fut sa façon bizarre de me saluer !
Van Gogh semblait en pleine forme, pimpant et gai comme un pinson,
pourrait-on dire. Comme mon
ami André Gérard, que j'avais retrouvé dans un dédoublement quelques
mois plus tôt, il avait plutôt
rajeuni. Plus d'oeil rougi par l'absinthe ni de grosses rides lui
barrant le
front. Cependant, c'était toujours le même gaillard pétulant au visage
buriné, aux traits anguleux et aux joues creusées et mal rasées! Une seule
vraie différence : sa tête avait retrouvé ses deux oreilles!
J'espérais qu'il me parle, mais malheureusement ma vision s'embruma très
vite et l'instant d'après Van Gogh
avait disparu de ma chambre.
Peu de temps après, remise de mes émotions, je plongeai dans un doux
sommeil réparateur, les pensées encore accrochées à cette vision
inattendue. Mais au cours de cette même nuit, je retrouvai à nouveau le peintre
lors d'un nouveau dédoublement...
Après avoir vagabondé un certain temps dans les errances d'un monde indécis, je me retrouvai nez à nez avec lui, un
peu comme on rencontre subitement un ami au détour d'une
rue. Et cette fois, ma vision était on ne peut plus nette.
Débarrassée des conventions
terrestres, la
conversation s'engagea entre nous sans préambule, animée, franche et
amicale. Il me parla ainsi de ses
amis et des curieux qui dans le monde astral tentaient un peu trop
souvent à son goût de l'approcher - car il avait
toujours horreur de la foule. Il préférait le refuge de sa solitude
nettement plus propice d'ailleurs à ses nouvelles oeuvres de lumière, car il peignait
toujours, bien évidemment. Plus que jamais pourrait-on dire, et avec la
même fougue, le même acharnement, la même imagination débordante ; avec en
plus le suprême avantage d'être affranchi des restrictions
et des limitations terrestres.
Van Gogh,
qui avait essuyé sur terre un calvaire de refus, s'en donnait ici à
coeur joie, enfin libre de parachever ses rêves
étoilés. Il tenait enfin cette lumière qui l'avait toujours fascinée,
celle qu'il s'était acharné à dompter pour qu'elle illumine ses toiles.
Ici cette lumière avait l'éclat de mille soleils et elle suivait sans
rechigner le cours de ses
visions d'artiste. A côté d'elle, nos pauvres
pigments terrestres semblent vraiment éteints, fanés, désespérément fades.
Mais le peintre
m'invita à le suivre :
- Viens,
me dit-il, je vais te montrer mes dernières créations.
Nous
traversâmes des vallons verdoyants jusqu'à un antre touffu
où s'entassait une incroyable collection de tableaux lumineux. Du coeur de chaque toile fusait une
gigantesque
symphonie de couleurs, un monde éblouissant et fascinant. Chaque oeuvre
était comme un
merveilleux hymne à la nature cosmique.
- Ces
peintures sont sublimes, fis-je admirative. Je serais curieuse de savoir
ce qu'en penseraient nos critiques d'art. Vos tableaux sont déjà hors
prix. Que vaudraient donc ceux-ci?
- Oui,
ces toiles feraient un fameux remue-ménage, j'en suis persuadé. Mais
qu'importe leur valeur matérielle? Sur terre, on ne parle que d'argent,
toujours de l'argent, rien que de l'argent. Mais qui s'intéresse à mon
art pour ce qu'il est, à l'âme de mes peintures?
- Oh,
mais on respecte aussi beaucoup votre talent, le rassurais-je. Si vous
saviez l'estime qu'on a pour vous. Vous n'en avez point idée.
-- Si.
bien sûr, je suis au courant. Je plaisantais.
- Et Dieu
dans tout ça?
Cette
question me brûlait les lèvres depuis le début de notre rencontre.
- Dieu?
ah ça pour sûr, il existe! me dit-il. Il est même extraordinairement présent
partout dans l'univers. Oh, mais attends un peu, j'ai quelque chose pour
toi : un petit cadeau...
Ce
bougre d'homme avait-il par hasard l'intention de me faire don d'une
parcelle de son monde astral? Il éclata
de rire. Une fois de plus, je venais d'oublier qu'on lit ici dans les
pensées d'autrui comme à livre ouvert...
Van Gogh
m'entraîna alors à sa suite jusqu'à une sorte de terrain vague abandonné,
situé à deux pas de son atelier de peinture céleste.
Une splendide marine nocturne d'environ deux mètres de haut sur quatre de
large y était plantée.
Sous un
ciel indigo piqueté d'étoiles roulaient les vagues sombres d'un océan
déchaîné où de géantes ondulations ourlées d'écume se lançaient à l'assaut de rochers
menaçants. A droite,
dans le bas du tableau, s'étendait une large
baie percée de minuscules points jaune vif représentant les fenêtres
chichement éclairées d'un petit village portuaire.
On eût dit que l'ensemble allait jaillir de la toile, tant le tableau
était vivant. J'en restai bouche bée d'admiration. Le spectacle offert à
mes yeux était grandiose, l'oeuvre
magique. Des
larmes d'émotion m'en venaient aux yeux.
Vincent
Van Gogh, ravi de mon émerveillement me fit :
-Voilà,
c'est mon cadeau. Ce tableau t'appartient. Je te l'offre...
Folle
de joie, je ne sus que répondre, car j'étais bien trop émue. A tel point que j'omis
même de remercier mon ami. Comment, en effet, ne pas le
considérer maintenant comme un ami?
J'aurais voulu discuter avec lui encore longtemps. Malheureusement,
un léger frisson parcourait déjà mon corps astral annonçant un retour
imminent vers le monde d'en bas. Et l'instant d'après, happée
par les
bras de la nuit, je réintégrais le silence feutré de ma chambre
endormie...
* * *
Je remercie
vivement Vincent Van Gogh de m'avoir emmené cette
nuit-là jusqu'à son prodigieux repaire d'artiste et le remercie pour son
magnifique cadeau de
lumière. Je sais que cette merveilleuse peinture m'attend de l'autre
côté et qu'elle m'appartient pour l'éternité. Mais ce
qui me rend plus heureuse encore, c'est de savoir qu'il est enfin libre
de s'exprimer comme il l'entend, sans avoir à s'occuper de soucis
matériels, et plus uni aux étoiles que jamais.