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Cher
fils de mon coeur et de mon sang,
J'ai demandé aujourd'hui la permission de te donner un message à
l'occasion des fêtes de Noël.
Vous êtes maintenant, ta compagne et toi, ensemble depuis un peu plus de
trois ans et vous allez commencer une vie entièrement nouvelle.
Celle-ci sera merveilleuse et sereine si vous en décidez ainsi.
Je connais très bien et en profondeur mon fils d'alors.
Même si
nous eûmes parfois quelques querelles et qu'il y eut entre nous quelque
incompréhension, je suis encore plus ton père maintenant que par le
passé. Je peux au moins t'assurer de cela.
Il est vrai que mon humour ne t'a jamais enchanté, mais ton "sérieux"
lui non plus ne me fascinait pas!
En fait, de par mon humour, mon tempérament et le non-sens de certains
de mes propos, je me sens plus près d'Osho Rajneesh que de n'importe
quel autre philosophe! C'est la raison pour laquelle tu l'adores !
Il est vrai qu'il peut t'apporter le sens et le parfum de la liberté que tu
apprécies tellement, et exalter ta pensée tout comme je te
l'avais appris moi-même.
Bien que la liberté soit très importante pour moi, je n'ai jamais été un
vrai rebelle. Mes préoccupations étaient d'ordre scientifique et
concernaient les théories mathématiques, la logique et la philosophie.
L'étude, l'enseignement et la lecture de nombreux livres, y compris les
textes religieux de l'époque accaparaient tout mon temps. Mais mes
véritables passions étaient les mathématiques et l'astronomie.
J'aimerais aujourd'hui te confier ce
qui suit à propos de moi, de nous, et en ce qui concerne les âmes
jumelles.
Comme tu le sais, j'ai vécu moi-même cette merveilleuse expérience.
Depuis, mon âme jumelle m'a rejoint. J'existe donc maintenant avec ma
référence complète, si je peux m'exprimer ainsi.
A cette époque, alors que j'étais encore jeune, j'avais beaucoup de
relations et de très bons amis. Je me souviens notamment d'un autre
professeur qui appréciait énormément ma compagnie.
J'avais alors les cheveux foncés et je portais la barbe. Je riais et
plaisantais sur tout et je sais que l'on me trouvait plutôt attirant. Ce
qui n'empêche que de temps en temps je pouvais aussi me mettre dans des
colères noires !
Je possédais donc un solide tempérament, doublé d'un bon coeur, car je
m'efforçais toujours de protéger les plus faibles.
Tout le monde m'appelait Khayyam. Personne ne m'appelait Omar et à l'âge
de seize ans j'étais déjà un grand penseur et un philosophe.
A l'époque où j'enseignais, un de mes plus grands plaisirs était d'aller
le samedi ou le dimanche jusqu'à la place du marché que l'on appelait
"le marché aux poissons". Et ce jour-là était toujours un jour
de fête spécial
pour moi.
A cette époque la ville était assez grande et les gens s'y retrouvaient
aussi pour échanger de vieux livres. Comme nous possédions une
très grande bibliothèque à la maison, il m'était facile de trouver
toujours l'un ou l'autre ouvrage à échanger.
Un samedi, dans la matinée, alors que j'échangeais un livre avec un
homme, je ne pus m'empêcher de remarquer à ses côtés la présence d'une
femme excessivement jolie dont le visage très clair était mis en valeur par de
splendides cheveux sombres.
A un certain moment, la magie de son regard croisa le mien,
m'emprisonnant de façon irrésistible. Et j'en fus chaviré à tel point
que dès ce jour j'en tombai éperdument amoureux !
Quoi que j'aie rencontré beaucoup de femmes avant elle, c'était la
première fois qu'un sentiment aussi fort s'emparait de moi. Cependant,
nous n'échangeâmes pas un mot cette fois-là et elle quitta bientôt le
marché au bras de celui que je supposai être son mari.
Pendant des jours et des jours, je ne pus m'empêcher de repenser à ce
merveilleux visage aperçu seulement quelques instants. La vision était
enivrante et tenace. Je n'arrivais plus à m'en libérer !
Le samedi suivant, je retournai au marché, pas seulement avec
l'intention d'échanger quelques livres, mais surtout avec le ferme
espoir de revoir cette femme qui hantait désormais les rêves enchantés de mes
nuits.
Je n'espérais alors qu'une chose : apercevoir, ne fut-ce que l'ombre
d'un instant, la beauté de ses yeux. Je déambulai donc à travers les
allées du marché, scrutant du regard les visages perdus dans la foule.
Et après un temps qui me parut aussi long que l'éternité, je la vis enfin.
Elle était là, resplendissante, à quelques pas de moi, mais accompagnée comme
la première fois. Cependant, lorsqu'elle me vit, elle me reconnut et me
lança un regard discret. Une immense bouffée de joie envahit alors mon
être tout entier...
Après
l'avoir croisée pour la troisième fois la semaine suivante, je demandai
à l'un de mes étudiants de la suivre discrètement, afin de savoir où
elle habitait. Cette idée était un peu folle, surtout venant de
quelqu'un de mon rang. Bien sûr, j'étais encore jeune et mes désirs
avaient la fougue de cette jeunesse. Personne n'eût pu imaginer à quel
point j'étais tombé dans
le filet de ma passion amoureuse.
Cette secrète ivresse d'amour était comme un courant impétueux auquel on ne peut
résister. C'était tellement fort !
Mais j'appris bientôt l'horrible vérité sur cette jeune femme, l'implacable, l'inacceptable vérité pour un homme de ma
condition et de ma religion. Cette femme était une prostituée !
Le choc fut
épouvantable et je n'avais pas le choix : il me fallait l'oublier au
plus vite!
Je décidai donc de la rayer à tout jamais de ma mémoire. Mais après des
mois et des mois d'effort, de nuits blanches et de prières, elle s'accrochait toujours à moi et son
doux regard était
toujours là, bien présent au fond de mes pensées.
Je m'efforçai cependant de ne plus retourner au marché afin de ne pas
attiser ma douleur, mon chagrin et mon désir de la revoir. Ma déception
était telle que je n'arrivais plus à supporter la présence d'aucune
femme à mes côtés. C'est alors que je décidai de ne jamais me
marier.
Les jours, les semaines et les mois passèrent. Secrètement, je l'aimais
toujours et je ne pouvais oublier ni son visage ni sa voix si douce que
je
connaissais car je l'avais entendu prononcer quelques mots au marché.
Pour l'oublier, ou tenter de l'oublier, je consacrai dès lors tout mon
temps à mon travail et à mes recherches.
Pendant ce temps, les gens venaient de plus en plus nombreux assister
aux discours que je donnais dans de nombreux endroits et places
publics où l'on se rassemblait à ciel ouvert, discutait et buvait du
vin. Je buvais bien sûr du vin moi aussi, mais pas trop, un ou deux
verres, pas plus. En ce temps là, boire du vin nous était permis.
Un jour, alors que
je discourais, je la reconnus soudain parmi mes auditeurs. Mon sang ne
fit qu'un tour, alors qu'un souffle de feu me brûlait la poitrine. Elle
m'avait retrouvé !
Bien sûr, je tentai de dissimuler ma vive émotion à l'assistance. En
plus, j'étais bien décidé cette fois à lui résister, décidé d'ignorer sa
présence et de faire fi de mes sentiments profonds.
Mais la nuit qui suivit fut à nouveau un véritable cauchemar émaillé de
sentiments aussi contradictoires que douloureux. Je devais bien me
rendre à l'évidence : je ne pouvais tout simplement pas me détacher de
l'emprise que cette femme avait sur moi.
Ce jour-là, j'avais remarqué que pour la première fois elle
n'était pas accompagnée. Qu'était donc devenu l'homme qui l'accompagnait
d'habitude ? Et pourquoi m'avait-il semblé découvrir une profonde
détresse dans ses yeux embués ?
Un
autre jour, elle revint encore assister à l'un de mes cours et cette
fois elle vint vers moi à la fin de celui-ci. Touchant
délicatement ma main elle
me dit :
- S'il vous plait, acceptez-moi. Je ferai de vous mon maître.
Son visage ruisselait de larmes.
Je mis ma main dans la sienne et lui répondis sans trop réfléchir:
-
Abandonnez tout et venez vivre dans une maison d'hôte près de chez moi.
Et c'est ainsi que nos destins allaient se lier inexorablement.
Je ne lui demandai jamais ce qu'il était advenu de l'homme qui
l'accompagnait, s'il était mort ou vivant, s'il avait été tué ou emprisonné
ou s'il l'avait simplement quittée.
Elle s'appelait Hamah. Elle devint l'une de mes élèves
les plus assidues et renonça aussitôt à la compagnie d'autres
hommes.
Cependant, ce n'est qu'après un an que nos relations devinrent plus
intimes et que je décidai de lui révéler mes sentiments.
Peu après, elle eut un enfant de moi. Cet enfant, c'était toi. Mais
malgré notre amour, jamais le mariage ne fut possible entre nous, pour
un tas de raisons, et notamment à cause d'un problème de différence de
caste et de milieu.
Ainsi, je ne me mariai jamais, mais je vécu des années heureuses avec ma compagne
Hamah et lui dispensai tout mon amour, ainsi qu'à toi, notre fils.
Nous t'appelâmes
Omar. Je ne pouvais en effet te donner le nom de Khayyam, mais tu vécus
dans notre maison, et tout le monde en ville savait que tu étais mon
fils.
Hamah mourut lorsque tu avais 22 ans, juste avant la célébration de ton
propre mariage.
De ce mariage naquit une fille et pour ma part, je lui donnai le nom de
"petite Khayyam". Officiellement, son nom était "Yamma" mais on la
surnomma "Yam".
A la mort d'Hamah, je renonçai à m'impliquer encore dans une relation
amoureuse préférant consacrer mon temps et mon énergie à la philosophie
mystique.
Mon neveu, le fils de mon frère, devint ton pire ennemi parce qu'il me
savait très proche de toi. Mais après le décès de mon frère, il vint
cependant vivre avec nous et je dus recueillir aussi d'autres neveux. Ce
qui provoqua pas mal de dissensions.
Tu perdis ta propre femme quelques années après, alors
qu'elle était à nouveau enceinte. Le foetus mourut lui aussi.
Tu décidas alors de revenir vivre chez moi avec Yam. Et nous vécûmes des
temps heureux jusqu'à ce que Yam meurt à l'âge de seize ans suite à un
drame familial.
Voilà un pan de
notre passé qui t'est révélé et ceci est notre histoire de cette époque.
Je voulais que tu la saches afin que tu puisses méditer sur le karma
et comprendre le pourquoi de certains événements de ta vie présente.
Rinn m'a permis de te conter cette histoire et ce sera mon cadeau de
Noël car je sais que tu avais beaucoup de respect et d'admiration pour
moi.
Avec mon amour de
père et au nom des choses que nous avons partagées.
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